Pr MAHAMET TIMERA

ISLAM AFRICAIN ET COMORIEN EN FRANCE

S’il existe des travaux nombreux sur l’islam et les musulmans en France, travaux développés principalement dans le sillage des ‘’études migratoires’’ et non par les travaux de sociologie des religions, la catégorie « islam africain subsaharien » constitue une sorte de point aveugle, un angle mort.Certains chercheurs, pionniers en la matière, ont progressivement popularisé la nécessité de prendre en compte le religieux dans l’analyse des immigrés d’origine africaine en France : Moustapha Diop (1989; 1996) dans son analyse des migrants ouest-africains, C.Hames(1979) et M. Timéra (1996)dans leur étude sur les Soninké, l’offre de services magico-religieuxdes marabouts africains à Paris par L. Kuczynski (2003). Dans le cas comorien, une attention sera portée aux institutions religieuses (Barbey, 2007), aux imams (Slimani-Dirèche et Le Houérou, 1998) à l’émergence de pratiques religieuses nouvelles dans le cadre de la migration (Blanchy, 1998).

La plupart des travaux sur l’islam subsaharien en France se concentre sur les confréries soufies. À la faveur du développement du paradigme transnational, la Tijaniyya mais surtout les Mourides ont fait l’objet de travaux en France, en Italie et aux États-Unis. Mais c’est souvent moins la dimension religieuse que le système de mobilité et les activités transnationales (commerce) de ces confréries qui sont étudiés. S’il est important de poursuivre les recherches sur ces « sujets confrériques », il ne faut toutefois pas oublier qu’une grande partie des migrants musulmans d’origine subsaharienne pratique un islam « segmentaire »(Timéra, 1996), non marqué par l’affiliation confrérique. Il existe enfin une abondante littérature historique sur la relation entre l’islam subsaharien et les autorités coloniales françaises au 19ème siècle et notamment sur la construction de la catégorie d’« islam noir » , perçu comme moins orthodoxe, moins légitime et moins militant que « l’islam arabe » ou « l’islam maure ». Cette représentation artificielle, ce « déni d’islam » (Schmitz, 2014) a longtemps pesé sur la perception des subsahariens et des comoriens. Il importe désormais de déterminer dans quelle mesure ces représentations ont perduré et de quelle façon elles affectent le quotidien des croyants.

Notons que les politiques et dispositifs français de gestion du culte musulman n’ont jamais écarté complètement les populations africaines. Pour en attester, la référence faite à la mémoire des « Tirailleurs sénégalais » lors de la construction de la Grande Mosquée de Paris (Boyer A., 1998). La création par Pierre Joxe en 1989-1990 du CORIF (Conseil de réflexion sur l’islam de France) puis du CFCM (Conseil français du culte musulman) en 2003 par Nicolas Sarkozy ont constitué des moments importants dans la mise en œuvre des politiques de gestion du culte musulman et, à chaque fois s’est posée la question de la participation et de la représentation des musulmans africains, malgré leur faible poids démographique face aux trois « poids lourds » que constituent l’Algérie, le Maroc et la Turquie. Comprendre la place des musulmans d’origine subsaharienne et comorienne dans le paysage islamique français nécessite alors d’étudier une pluralité d’enjeux, qui incluent les trajectoires migratoires et le statut socio-économique des immigrés africains et de leurs descendants, les spécificités de la pratique de l’islam en France, l’influence des États des pays d’origine, le rôle de l’État français dans la structuration de l’islam, les lignes de clivage (ethno-raciales mais aussi doctrinaires) qui parcourent la population musulmane en France.

Mahamet Timéra : mahamet.timera@gmail.com

Quelques références bibliographiques

BARBEY, Amélie, 2007, « Institutions et acteurs religieux chez les Comoriens de Marseille », Migrations Société, n°111-112, p. 17-39.
BLANCHY, Sophie, 1998, « Le ‘châle’ ou le ‘foulard’ : choix religieux et identitaire de deux femmes comoriennes », Journal des africanistes, vol.68, n°1-2, p. 123-142.
BOYER, Alain, 1998, L’islam en France, Paris : Presses universitaires de France.
HAMES, Constant, 1979, « Islam et structures sociales chez les immigrés Soninké en France », Social Compass, vol.26, n°1, p. 87-98.
KUCZYNSKI, Liliane, 2003, Les marabouts africains à Paris, Paris : CNRS Editions.
SCHMITZ, Jean, 2014, « Déni d’islam et invisibilité : les Africains musulmans à Paris et les West AfricanMuslims à New York », in Minorités religieuses, religions minoritaires dans l’espace public : visibilité et reconnaissance, dirigé par Anne-Laure ZWILLING, Strasbourg : Presses universitaires de Strasbourg.
SLIMANI-DIRÈCHE, Karima et LE HOUÉROU, Fabienne, 2002, Les Comoriens de Marseille, d’une mémoire à l’autre, Paris : Autrement.
TIMÉRA, Mahamet, 1996, Les Soninké en France : d’une histoire à l’autre, Paris : Karthala.