Penser localement, agir globalement

L’Afrique sera l’un des grands sujets du sommet G20 qui a lieu ce week-end à Hambourg. Inteview avec le Professeur Abdou Salam Fall.(Source :  )

(Par Michael Magercord) – Lors du sommet G20, il est prévu de sceller un nouveau partenariat entre les états industrialisés et l’Afrique. « Compact with Africa » est le nom du plan de la présidence allemande du G20 censé créer les bases pour attirer des investisseurs privés sur le continent noir. L’objectif : créer de l’emploi et empêcher les populations de partir vers l’Europe. Mais est-ce que ce plan est réaliste ? Michael Magercord a posé la question au Professeur Abdou Salam Fall de l’Université Cheikh Anta Diop à Dakar.

L’Afrique comme lieu d’investissements globaux pour la mise en œuvre d’une économie produisante – pour le Professeur Abdou Salam Fall de l’Université Cheikh Anta Diop à Dakar, ce serait un objectif à réaliser, mais à condition que l’argent provenant des états G20 serve à promouvoir des structures régionales et les PME-PMI locales au lieu de profiter uniquement aux groupes multinationaux. Mais comment y arriver ? Le directeur du « Laboratoire de Recherche des Transformations Economiques et Sociales » (LARTES) a une idée : les états africains doivent apprendre qu’il est intéressant d’organiser le commerce entre eux au lieu de brader leurs matières premières aux nations industrialisées.

Est-ce que le plan d’un « vrai » investissement en Afrique est réaliste ? Est-ce qu’il y a des conditions suffisantes pour absorber d’énormes les flux financiers ?

Abdou Salam Fall : Les entrées nettes des investissements directs étrangers (IDE) en Afrique Subsaharienne ont été multipliées par sept entre 2000 et 2014 en passant de 6,55 milliards $ US à 44,03 milliards $ US pendant cette période. Pourtant, au même moment, les IDE en faveur de l’Afrique du Nord et du Moyen Orient sont de plus en plus en baisse. En effet, entre 2008 et 2014, les entrées nettes d’IDE ont baissé de 35,61 milliards $ US à 22,07 milliards $ US dans cette région.

La taille importante du marché intérieur de l’Afrique SubSaharienne et la faiblesse des coûts de la main d’œuvre ont favorisé durant ces dernières décennies une grande délocalisation des activités commerciales étrangères vers l’Afrique Subsaharienne.
Cette situation économique est confortée par une forte croissance estimée à en moyenne 5% par an en Afrique subsaharienne.

Sur le plan démographie, le dynamisme de la population africaine constitue un atout particulièrement favorable. A l’horizon 2050, elle atteindra le seuil de renouvellement des générations, avec pour corollaire deux fois plus de population active dans le continent. Ce dividende démographique qui reconstitue une occasion unique de décollage économique pour l’Afrique. Le nombre de jeunes va aussi se doubler d’ici à 2045. Si on sait que 60% des terres arables disponibles et inexploitées se trouvent en Afrique, on peut comprendre l’urgence des investissements dans les secteurs agricole et industriel qui restent encore peu performants malgré leur potentiel pour assurer la compétitivité de l’économie africaine(e). Enfin, l’énorme potentiel d’irrigation de l’Afrique lui confère une position stratégique en termes durabilité de la production agricole. Par exemple, le bassin du fleuve Congo détient 23% du potentiel d’irrigation d’Afrique et le Nil, 19%.

On peut dire que les conditions économiques sont réunies pour des investissements colossaux en Afrique.

Est-ce que cette nouvelles coopération entre Europe et Afrique vraiment neuf, ou est-ce que c’est juste une d’outre échange de l’aide au développement pour des matières premières?

ASF : Cette initiative d’un plan Marshall que défend la présidence allemande du G20 peut bien évidement constituer un renouvellement dans la coopération entre l’Afrique et l’Europe si certaines conditions sont remplies. Tout dépend du type et des secteurs que ces investissements vont cibler. S’agissant du type, l’Afrique a besoin des investissements structurants : infrastructures, équipements, routes, ponts, énergie (renouvelables), forages, aménagements hydro-agricoles, industries de transformation des produits industriels, agro-alimentaires, etc. habitat social, hôpitaux, Universités, centres de recherche, lycées et centres de formation techniques, etc.

Si c’est par exemple des investissement qui ne ciblent que les secteurs de l’industrie des matières premières destinées aux pays développés, l’Afrique en tirera peu profit. Prenons l’exemple de l’industrie extractive qui attire beaucoup d’investissements dans les pays africains riches en ressources. En effet, ces pays tirent très peu profits de ces investissements étrangers qui, en renforçant leurs dépendances vis-à-vis des sociétés transnationales, les exposent souvent à ce qu’on appelle « la malédiction des ressources ».

Ces quinze dernières années, les exportations de l’Afrique Subsaharienne ont augmenté à un rythme soutenu, tirée par les ressources naturelles de la région. Les exportations globales de la région sont passées de 68 milliards $ US à plus de 400 milliards $ US entre 1995 et 2012 (Banque Mondiale, 2014). Cette forte progression des exportations de l’Afrique Subsaharienne est tributaire de l’augmentation des exportations des ressources naturelles. Globalement, les exportations de pétrole, de minéraux et de métaux sont passées de 38 milliards $ US à 300 milliards $ US au cours de cette période (Banque Mondiale, 2014).

Néanmoins, cette prépondérance des ressources naturelles dans les exportations des pays d’Afrique Subsaharienne n’est pas sans risque. En effet, la forte dépendance sur les exportations axées sur les ressources rend vulnérable la région aux chocs des prix des matières premières. Par exemple, des pays comme le Nigéria, le Gabon, le Tchad, l’Angola et la Guinée Equatoriale, qui tirent près de 92% de leurs revenus d’exportations des produits pétroliers, ont subi la baisse des prix du pétrole brut qui a commencé au second semestre de 2014. Cela a pour conséquence, à court terme, la baisse des revenus tirés de la production pétrolière.

L’Afrique Subsaharienne gagnerait alors à diversifier davantage ses exportations. La question de la production de biens manufacturés est d’un enjeu fondamental pour le développement de l’Afrique, continent confronté à la transformation des produits agro-alimentaires. Cela permettrait aussi de rééquilibrer la balance commerciale et davantage de valeurs ajoutées. Elle a également besoin de protéger ses PME/PMI afin de transformer son économie faisant de l’économie populaire la principale productrice des richesses. L’Afrique a besoin de richesses redistributives dans les pays du continent.

Qui en Afrique profite vraiment si le relation économique entre Europe et Afrique s’augmente ? Toutes les régions ou juste quelques unes ? Toute la population ou juste une partie de la société ? Qui profite du renforcement des relations économiques Afrique-Europe ?

ASF : La croissance rapide de la population mondiale pose avec acuité des préoccupations sur la capacité de la terre à la nourrir durablement. Selon les projections, la population mondiale devrait passer de 7 milliards de personnes à 9 milliards en 2050. Selon la FAO (2011), d’ici 2050, il sera nécessaire de produire 1 milliard de tonnes de céréales et 200 millions de produits animaux supplémentaires chaque année. Pourtant, pour de nombreux marchés émergents, l’augmentation rapide de la demande fait face à la diminution des ressources locales. Au même moment, l’Afrique occupe une position privilégiée en termes de perspectives agricoles.

Pour que les africains puissent pleinement bénéficier de ces investissements, il faudrait davantage qu’ils soient au profit des communautés locales et de l’économie populaire. Il faudrait aussi une réglementation qui renforce le poids des PME locales afin que les investissements directs étrangers ne soient pas un fardeau sur le continent.

Les chinois ont trouvé le bon chemin pour rentre les marches en Afrique avec leur produits bien adaptes. Est-ce que l’Europe regarde Afrique toujours avec un regard des colonisateurs ?

ASF : Le développement sans précédent du marché asiatique a créé de nouveaux débouchés pour les matières premières africaines. La Chine qui est le pays le plus peuplé du monde, avec près d’un cinquième de la population mondiale, ne possède qu’une surface en terre arable limitée : moins de 10% des terres arables dans le monde. Les pays du Golf importent déjà 60% de leur nourriture.

Mais inversement, l’irruption de la chine dans le marché africain constitue aussi un bouleversement dans les relations de coopération entre l’Afrique et le reste du monde. En effet, elle instaure une diversification des partenaires dans un marché que les anciennes puissances coloniales européennes considéraient comme leur précarré. Les relations commerciales entre la Chine et l’Afrique ont doublé en 10 ans constituant ainsi un facteur de bouleversement de ces relations qui consolidaient l’hégémonie des anciennes puissances coloniales. Avec une main d’œuvre à très bas cout et des subventions publiques, les entreprises chinoises constituent une concurrence de taille pour les pays européens.

Cette diversification des partenaires, notamment dans les relations commerciales avec la Chine, profite certes aux consommateurs mais elle contribue aussi à l’affaiblissement des producteurs locaux qui n’arrivent pas à concurrencer les produits chinois. Ainsi, cette diversification, si elle n’est pas régulée par l’Etat, peut constituer une menace pour le tissu industriel local face à la compétitivité des prix chez les producteurs chinois, qui sont fortement subventionnés.

Mais pour l’Afrique, que ces investisseurs soient européens et chinois, la menace pèse sur les producteurs locaux. Ainsi, pour conforter son équilibre afin de résister à cette mondialisation, la priorité devrait porter sur l’intégration régionale et le marché africain. Pour renforcer cette intégration, des initiatives africaines peuvent contribuer à renforcer, avec le soutien des partenaires internationaux, des infrastructures structurant pour faciliter les échanges commerciaux au sein du marché commun.

Est-ce que ce n’est enfin pas mieux pour Afrique et les plupart des africains faire le contraire: fermer le marché local, produire et consommer localement? Ou est-ce que ça une vision bien théorique mais sans aucun valeur pratique dans un monde bien globalisé ?

ASF : L’enfermement n’est pas une solution dans un monde globalisé. L’Afrique a besoin de s’ouvrir au reste du monde dans ses échanges commerciaux et ses relations diplomatiques. Mais il faut aussi dire que le choix d’une économie endogène qui donne une priorité aux échanges intra-africains n’est pas forcément antinomique à une société ouverte au reste du monde. Ainsi l’Afrique devrait tirer de meilleurs résultats économiques en favorisant un commerce intra-africain.

Jusque-là, le commerce intra-africain reste très faible avec seulement 17% des échanges d’origine africaine qui reste en Afrique. Au même moment, l’Europe commerce plus avec les européens, avec un commerce inter-régional de 49%, de même que l’Amérique du Nord qui affiche un commerce inter-régional de 70%.

L’Afrique dispose d’un marché supplémentaire de 521 milliards de dollars (OMC, 2014) dans lequel elle peut davantage gagner des parts importantes s’elle améliore la compétitivité de ses produits. L’énorme potentiel démographique aujourd’hui met l’Afrique dans une position stratégique dans les échanges entre régions d’où la nécessité de prendre des mesures concrètes pour jouer un plus grand rôle dans les marchés d’abord régional puis mondial. Ainsi, sans pour autant s’enfermer, la demande intérieure doit être la priorité pour l’Afrique. Et les pays africains doivent coopérer entre eux pour faire du continent un grand ensemble face aux autres continents. Dans ce cadre, les velléités hégémoniques de certains pays africains sur d’autres doivent être gommées au profit de meilleure solidarité africaine. Les nouvelles dépendances doivent être évitées autant que les anciennes car l’Afrique a besoin de solidarité et pas de dépendance. Son potentiel de développement est à l’aune des besoins de sa population : qualité du capital humain et création massive d’emplois de qualité.

Plus d’informations sur LARTES, Université Ch. A. Diop, Dakar, Senegal : http://lartes-ifan.org/2016/lartes-en-bref/

Etudes de Abdou Salam Fall : http://lartes-ifan.org/2016/2016/08/08/pr-abdou-salam-fall/